Avis sur les points de vue

Où l'on apprend

C’est bien connu (ou ça le devrait) : donner son avis sur un sujet revient à exprimer une manière de voir les choses, la nôtre. Et pis c’est tout. Subjectivité garantie donc.

On raconte que Karajan, le fameux danseur de claquettes, se serait exclamé en apprenant…

…la disparition de Mozart : « Ach mein Gott, c’est pour ça qu’il prenait personne au téléphone ».

Eh bien une telle explication relève typiquement de la subjectivité. Du point de vue. On interprète. On suppute (NB : penser à noter ce mot dans ma liste des mots moches). Car après tout, je pourrais très bien avancer que sur la fin, à l’instar de Beethoven, Wolfi était devenu tellement sourdingue que ça l’avait rendu miro au point de gêner la localisation du combiné.

Ou encore que, suite à un phénomène adaptatif très répandu, il avait poussé à ce virtuose du cornet à pistons, tels des bouquets de saucisses, tout plein de doigts bien pratiques pour manier son instrument mais bien embarrassants pour la préhension du téléphone.

Vous l’aurez donc compris : vous avez un point de vue ? Un avis sur une question ? Changez-en et d’intéressantes perspectives s’ouvriront à vous.

l'avis de tempête

Patachon : Samedi j’ai vécu une histoire tragique en allant faire mes courses. Mesure le drame : arrivé sur place, plus un sandwich thon-mayonnaise au rayon frais. Mon truc préféré. A ce moment là tu vois, je me suis dit que l’idée même du bonheur était une imposture…

Ficelle : C’est vrai qu’au regard de tes misères, les tragédies de ce monde font un peu miteuses…

P : N’empêche que moi ça m’a tout retourné cette affaire. Comme une crêpe. Et comme on dit : « Tout retourné comme une crêpe c’est mourir un peu » …

Tout retourné comme

F : C’est parce que tu ne pratiques pas la technique nommée « recadrage ». Cela consiste à induire une modification de la réponse interne d’un individu en introduisant au sein de ses schémas cognitifs initiaux, des perspectives significationnelles originales. Pour schématiser.

P : Tiens c’est marrant ça, je comprends tous les mots séparément mais une fois collés ça fait comme un voile blanc…

F : Ça veut dire que dans l’affaire du sandwich, tu pouvais tirer une autre conclusion. Exemple : « Plus de thon-mayonnaise en rayon ? Comme je suis chanceux car le thon, poisson prédateur, est fortement bio-accumulateur de polluants chimiques : dioxine, PCB mais aussi source de contamination au mercure encore bien pire que les trente-deux plombages dans les chicots de Jojo, mon neveu par alliance ostréiculteur à Chamonix ». Ainsi pour modifier un ressenti, il suffit de regarder les choses sous un autre angle. C’est ça un recadrage.

Chercher l'intru

P : Ah mais je connais, c’est l’histoire du verre à moitié plein : une moitié pleine de calva et l’autre pleine de cognac comme le recadrage à l’éthanol de Barnabé, mon aïeul perruquier de Louis XVI et Marie-Antoinette, quand il était tout déprimé par le chômage technique suite à leur opération à la tête…

F : Je ne suis pas sûr que tu aies bien appréhendé le concept…

P : Bon je te donne un autre exemple et tu me dis après. Lundi au bureau je croise le grand patron dans un couloir :

– « Bonjour patron » que je lui dis,

– « Bonjour machin » qu’il me répond, puis « Désolé mon vieux, je connais pas votre nom. Depuis combien de temps vous êtes là ? Quinze jours ? »,

– « Quinze ans patron » que je lui précise. Alors il me fait : « Eh ben j’étais pas loin, j’avais déjà le quinze… ».

Là moi ce que j’en déduis, c’est qu’il me prend pour une meule.

F : Bien, petit recadrage : « Le patron n’a pas la mémoire des noms mais il n’est cependant pas dénué d’humour. Je vais donc lui raconter la dernière comédie de Steven Mandale, « Ecorche-moi si tu peux », et  particulièrement la scène où Steven, contrarié par son supérieur, décide de le peler comme un oignon avant de le vider comme un poulet avec un coupe-papier. Mon patron appréciera sûrement l’allusion comique et la subtilité enchanteresse de mon esprit. C’est forcément bon pour ma carrière… ». Tu vois, c’est facile, d’un seul coup l’enthousiasme prend le pas sur l’amertume…

P : Dis donc, c’est drôlement impressionnant. Et ça marche pour tout ?

F : Bien sûr. Prends l’exemple d’une erreur médicale : tu rentres à l’hôpital pour une descente de vessie et tu ressors avec un poumon en laine, deux yeux en terre cuite et un trou de balle en PVC. Vite, petit recadrage : « Etre opéré pour mon sac à pipi qui tombait sur mes godasses, franchement, il n’y avait pas matière à rêver. Tandis qu’être équipé de composants high-tech, ça me place à mi-chemin entre « Bioman » et « Astro boy ». Je suis l’homme du futur en quelque sorte, alors merci mille fois au corps médical…». Tu comprends maintenant ?

Hula hup

: Ben oui, je crois que j’ai compris. Mais ton truc, ça marche aussi dans l’autre sens ? Prenons un type à qui tout réussirait : un petit négoce de papier tue-mouche à l’équilibre, une romance avec un mannequin pour culottes gainantes, un vers solitaire affectueux nommé « Inzemoun »…le profil du winner quoi. Est-ce qu’un petit recadrage pourrait l’aider à briser cette insolente félicité ? Juste pour voir…

F : En gros, tu me demandes s’il est possible d’aller mal quand on va bien ? En effet, il existe une technique. Mais ça ne s’appelle pas le recadrage. Ça s’appelle la connerie.

P : Ça sonne bien. Ça va sûrement faire un malheur…

Marteau

Post-scriptum :   

Quand on y pense, c’est bizarre cette tendance à s’emmouscailler la vie tout seul, en envisageant par exemple le pire en toutes circonstances.

Et là je dois bien admettre que dans ce domaine, j’ai quelques aptitudes. Cela dit c’est quand même du boulot.

Au fond c’est comme tout, pour être bon, il faut être régulier à l’entrainement.

Jamais avare de conseils, mon vieux copain Frédo dit Kid Colorado, trappeur à Cambrai, me répète souvent cette maxime : « Si tu n’arrives pas à distinguer le caribou au fond de son terrier, cesse de voir tout en noir car ça va pas arranger tes affaires ». Sinon je l’aime bien Frédo.

En même temps je me méfie un peu de ses avis : il pense attraper des coyotes dans la Creuse. Moi je dis que tout ce qu’il va attraper là-bas, c’est une affreuse maladie tropicale mortelle et purulente. Ou à la rigueur on guérit mais on reste goitreux, flatulent, tordu et tout couvert de moisi comme un vieux Cabécou.

Dites donc, deux avis dont un positif, il semblerait que j’aille mieux. Après tout, ça pourrait bien me changer l’avis…

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